La psychanalyse aujourd’hui

13 oct. 2025

Psychanalyse

« Que la psychanalyse soit essentiellement une connaissance (de soi, de l’inconscient, du transfert…) me parait évident. Ce que je considère utile expliciter c’ est que cette connaissance s’oppose à un pouvoir ». Thomas Szasz.

Le texte suivant est inspiré d'une exigence de clarification concernant la distinction entre psychanalyse et psychothérapie. Il s’agit d’une distinction qui, comme nous le verrons, se révèle capitale non seulement du point de vue théorique et pratique, mais aussi politique, étant donné que les autorités nationales ont été ou seront amenées à trancher sur ce sujet et à aboutir à des réglementations.

À tel propos, il me faut dénoncer les risques liés à des règles imposées du dehors qui vont jusqu’à la possibilité de dénaturer et d’abolir la psychanalyse en tant que libre activité scientifique et culturelle.

Le débat autour de la nature, du statut et des buts de la psychanalyse, née comme Talking cure mais devenue très vite une discipline dépassant largement le cadre thérapeutique, a toujours été très ouvert et n’est pas encore terminé. Il existe en effet des avis contrastés à ce sujet. Plutôt significative en Italie l’intention, de la part des corporations médicale et psychologique, d’englober la psychanalyse dans la psychothérapie.

On peut certes soutenir que la psychanalyse est une forme de psychothérapie, une simple technique ; par contre on ne devrait pas prétendre d’imposer une opinion à toute une classe de personnes qui, en commençant par S. Freud, ont toujours privilégié le statut scientifique et la nature non médicale de leur discipline.

La démocratie culturelle impose justement le respect de toutes les opinions. Ceci est encore plus vrai dans le cas d’une discipline devenue depuis longtemps une véritable approche à la connaissance qui a révolutionné notre conception du malaise, l’homme et de la société. C’est bien parce que la psychanalyse est plus qu’une thérapie qu’aucun intellectuel ne saurait ignorer ses clés de lecture qui ont elles-mêmes contribué à soulever de nouvelles questions, notamment celle sur le statut d’objectivité des sciences.

En effet, l’inconscient concerne aussi les scientifiques et leur langage, surtout quand ils se trouvent à spéculer sur des inférences à grand impact imaginaire, comme le Big bang, les neutrinos, les gravitons etc.

Freud

La psychanalyse, une science du singulier

L’épistémologie scientifique est inextricablement liée à l’axiome aristotélicien qui circonscrit la science dans le champ de l’universel. Une grande partie du travail mené par les scientifiques de tous les temps a consisté, selon l'épistémologue T. Kuhn, à extraire de la réalité des constantes universelles. En psychanalyse S. Freud a su voir dans l’œdipe ce qu’il y a de plus universel dans l’être humain et Jung a été le premier à s’intéresser aux constantes archétypiques des rêves, de la fantaisie et des délires.

Ces modèles ont depuis démontré leur valeur heuristique, bien qu'ils ne soient pourtant pas exempts de subjectivité. Si nous considérons l’évolution du concept de science dans la modernité il faut admettre que le recours à des “modèles » est devenu légitime. Ceci car, étant donné la nature particulière des objets d’étude (les quanta en physique et l’inconscient et ses complexes en psychanalyse), ces constructions viennent à assumer la valeur d’instruments nécessaires plutôt que de facteurs contaminants.

La science moderne s’intéresse aux phénomènes, or ceux-ci ne sont pas complètement dissociables des qualités subjectives de l’observation.

Malgré cela, la psychanalyse scientifique, contrairement à la psychothérapie qui ne pose aucun problème de compréhension, a toujours suscité des discussions. Et ceci en dépit de sa définition bien connue de « science de l’inconscient » et de son but qui est la connaissance de soi. Mais voilà, que signifie donc les termes d’«inconscient» et de « soi » pour la mentalité objective ?

Une des plus grandes difficultés rencontrées par la psychanalyse lui dérive de son statut quelque peu ambigu de “science de la subjectivité”, qui va jusqu’à renverser la formule d’Aristote “il n’est de science que de l’universel” en “il n’est de science (psychanalytique) que du singulier”. Ce qui ne passe pas au filtre de la mentalité objective c’est que l’inconscient ne soit pas objectivable en une substance.

Autrement dit, la personne avec son histoire et ses expériences particulières, avec ses idées et ses propres valeurs personnelles et culturelles n’est pas réductible aux réseaux de neurones, ni aux instincts, ni au génome, ni aux schémas comportementaux... Bien sûr les liaisons entre psyché et cerveau ne laissent aucun doute. Mais le biologique n’est que le nécessaire support matériel de la psyché, tandis que les divers troubles psychiques ont leurs causes dans des motivations inhérentes aux questions humaines, aux registres du Symbolique et de l’Imaginaire.

Ne pas comprendre ce simple fait porte la psychiatrie officielle à considérer la plupart des troubles psychiques comme des “maladies mentales” d’ordre héréditaire et à les “soigner” par voie médicamenteuse. La psychothérapie, quant à elle, ne fait guère beaucoup mieux en prétendant soigner des maux (mots) sans avoir à comprendre leurs significations symboliques.

La psychothérapie se base sur des critères fondamentaux étrangers à la psychanalyse et à son éthique, notamment ceux de l’efficacité et de l’efficience. Elle est de plus en plus soumise aux critères sanitaires tels la maladie, le diagnostic, le pronostic, la prise en charge, l'évaluation statistique. La technologie chimique et la technique thérapeutique semblent pouvoir contenir l’inconscient et ramener le “malade” à une « normalité » dont on peut se demander, comme le relève T. Szasz, si elle n'est pas plus souvent fonctionnelle à la société qu’à lui-même.

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L’analyse : un espace pour la parole et la liberté

Or, la psychanalyse n’interprète pas la déviance comme une pathologie, mais s’intéresse aux vérités énoncées et non reconnues par le sujet. Analyser signifie mettre à disposition de la personne un espace privilégié dans lequel nos propres paroles peuvent être entendues au lieu de leur vérité. Ceci est possible car, avec le temps, le fait d’être écouté et accepté pour ce que l’on est porte à s’écouter et à s’accepter. L’analysant paye l’honoraire pour prendre conscience de ce qu’il est et l’analyste doit être libre d’accepter les vérités de l’analysant même quand celles-ci ne rentrent pas dans une théorie ou une présumée normalité. Sur ce point je dois dire qu’en lisant Freud on a parfois l’impression que “approfondir” signifiait pour lui arriver coûte que coûte à la sexualité infantile. C’est pour cette raison d’ailleurs que l’on peut considérer l’œuvre de C.G. Jung comme un élargissement du champ de la psychanalyse.

Mais cette dernière se place, en tant qu’approche, au-delà des divergences théoriques intrinsèques. Elle reste cette expérience particulière par laquelle le sujet se réapproprie son histoire et ses vérités. Les symptômes sont objets d’intervention analytique parce qu’ils expriment quelque chose pour quelqu’un et qu’ils sont à déchiffrer comme les lapsus ou les rêves.

Si l’intervention analytique servait à fournir des conseils ou des solutions prêtes à l’usage, elle serait alors d’ordre thérapeutique. Mais l’analyste ne doit pas tomber dans le piège tendu par les résistances, sous peine d’élider l’inconscient et de vendre à ses clients un service ne correspondant pas à l’accord conclu avec eux et qui les transformerait effectivement en « patients ».

Il est par ailleurs fondamental que les règles de l’analyse soient explicitées clairement dès le début. L’analysant doit savoir par exemple que le rôle de l’analyste est d’analyser le matériel qui émerge en séance, sans intervenir directement sur les symptômes. Un autre préliminaire tout aussi fondamental est la libre condition intellectuelle et morale de l’analyste.

T. Szasz remarque justement que si l’analyste entend enseigner la liberté et l’autonomie, il ne peut que rester libre lui-même. Ainsi, même s’il adhère à une école de pensée ou à une institution psychanalytique, il ne doit avoir de compte à rendre qu’à lui-même. Encore, il ne saurait s’appuyer sur d’autres légitimation que celle lui provenant d’une conquête intérieure. Celle-ci s’acquiert par une analyse personnelle approfondie.

Du reste, on comprend mal pourquoi un aspirant analyste devrait se soustraire à une analyse personnelle, sinon en l'interprétant comme un signe de résistance. De nos jours, ce concept semble toujours plus difficile à comprendre et il n'est pas rare de rencontrer des personnes qui voudraient se former à l'analyse uniquement en suivant des séminaires théoriques et pratique, comme s'ils se plaçaient au dessus de la mêlée et voulaient se considérer comme faisant partie des « sains ».

Ainsi, il ne faudra pas s'émerveiller si ces mêmes professionnels, une fois installés dans leur cabinet psy, préfèrent traiter avec des « patients » qu'avec des analysants, c'est à dire avec des « malades » confortant leurs fantasmes de guérisseurs.

Antoine Fratini

Le pouvoir de l’écoute

Retournons à présent à la question de l’écoute. On pourrait penser qu’il n’est nul besoin de recourir à un analyste pour être écouté. On pourrait penser qu’un ami saurait suffire et, en outre, que l'on ne devrait raisonnablement pas trop s’attendre d’une chose aussi “soft” que l’écoute.

En ce qui concerne la première objection il nous faut remettre sérieusement en doute la possibilité de trouver chez l’ami une écoute attentive et profonde comme celle de l’analyste. Il suffirait de se demander combien de fois nous nous sommes sentis vraiment écoutés et acceptés pour s’apercevoir de la rareté d’une telle situation.

L’ami tient compagnie, échange (ou tente d’imposer) des opinions, entre dans notre vie... mais n’est pas neutre. Il a des prétentions, il entre en compétition et surtout il ne tient pas nécessairement compte des facteurs inconscients en jeu dans les relations. En somme, l’ami n’est pas particulièrement disposé à l’écoute.

L’analyste, quant à lui, laisse parler... mais ne laisse pas passer ! Les lapsus, les actes manqués, les oublis etc sont des éléments structurels de langage très significatifs. Les laisser s’échapper serait un retour au sens commun et à la méconnaissance de ce que la psychanalyse a de plus subversif.

La seconde objection demande une réponse plus articulée. En effet, que signifie “savoir écouter” en analyse? Il va sans dire que l’écoute est plus qu’une simple question d’ouïe. Il s’agit d’une écoute attentive servant à mettre la ponctuation dans les discours où elle est défaillante. C’est ce qui permet d’entendre les véritables motivations des discours, celles qui se cachent, et en même temps s’expriment, par exemple derrière une négation, un oubli ou un rêve. Il existe sous ce profil une certaine analogie avec le taoïsme zen dont les koan produisent souvent des effets révélateurs concernant la réalité plus intime de l’adepte. Ce n’est pas pour rien que J. Lacan, après C.G. Jung s'est montré particulièrement intéressé à la philosophie orientale vers la fin de sa carrière.

Dans sa définition plus large, la psychanalyse est donc une forme particulière de conversation qui trouve dans l’écoute l’élément clé qui la caractérise le plus. Écouter est la seule chose qu’un analyste doit absolument savoir faire, le seul service qu’il a véritablement le devoir d’offrir à l’analysant.

Je crois que si la psychanalyse entend préserver son âme, elle doit honnêtement se limiter à remplir dans la pratique sa fonction analytique, en reconnaissant ses limites, surtout d’ordre strictement thérapeutique, liées à sa nature scientifique ainsi qu’à sa propre éthique. Elle ne vise directement ni ne force l’élimination des symptômes, ni l’application de protocoles thérapeutiques pour chaque type de problème, mais l’obtention de la part de l’analysant d’une clarté suffisante envers lui-même pour bien vivre.

Le besoin de parler à quelqu’un sachant écouter est probablement aussi ancien que l’homme et forme une dynamique, celle du transfert, qui se retrouve dans tous les rapports interpersonnels. En effet, le transfert devrait à mon avis être entendu de manière plus générale, davantage que comme une recherche inconsciente de figures parentales, comme une recherche jamais assouvie dans le passé et en tout cas jamais dépassée: celle d’un interlocuteur sachant écouter.

Pour en savoir plus sur le discours formation :

Bibliographie:

I. Prigogine/I. Stengers, La nouvelle alliance, Gallimard 1986.

T.Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Flammarion 2018.

T.Szasz, L’éthique de la psychanalyse, Paperback 1976.

T.Szasz, Schizophrénie, le symbole sacré de la psychiatrie, Paperback 1983.

S.Freud, Cinq psychanalyses, PUF 1954.

C.G.Jung, Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées, Gallimard 1967.

C.G.Jung, Pratica della psicoterapia, Boringhieri.

J.Lacan, Fonction et champ de la parole, in Écrits, Seuil 1966.

J.Lacan, Situation de la psychanalyse, in Écrits, Seuil 1966.

Antoine Fratini, Parola e Psiche, Armando 1999.

Guide écrit par :

Antoine Fratini

Antoine Fratini
Président de l'Association Internationale de Psychanalyse Laïque

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